Retrouver l’engagement citoyen à l’ère de la méfiance

Jennifer Williams, deuxième vice-présidente du RESSC

Récemment, j’ai assisté à un événement à Calgary rappelant les salons révolutionnaires français — petits rassemblements favorisant les discussions animées. Notre petit groupe s’est donné rendez-vous dans une maison privée pour réfléchir à l’avenir de la démocratie au Canada. La discussion était animée par Sabreena Delhon, directrice du Centre Samara pour la Démocratie, et le président du conseil d’administration de l’organisme Zain Velji. Ils ont guidé les participants dans un échange mettant l’emphase sur trois thèmes essentiels: élargir la participation des jeunes à la démocratie (incluant l’idée d’abaisser l’âge du droit de vote), encourager la participation citoyenne au sein des communautés de la diaspora grâce au leadership des jeunes et s’assurer de la compréhension des Canadiens à l’égard de la signification de l’engagement citoyen.

En tant qu’enseignante de sciences sociales, je milite depuis longtemps pour favoriser l’engagement des jeunes. En effet, un thème omniprésent dans mes lectures et mes conversations est celui de notre engagement citoyen. John Stuart Mill affirmait d’ailleurs que “le fait de vivre en société rend indispensable que chacun adopte une certaine ligne de conduite à l’égard des autres » (Mill, On Liberty, 1859). La démocratie ne dépend pas seulement des institutions ou des droits, mais aussi du respect mutuel institué comme une habitude quotidienne.

Malheureusement, ces habitudes citoyennes semblent s’effriter. Alors que les technologies numériques promettaient de démocratiser la communication, elles ont au contraire amplifié l’indignation et la méfiance, minant ainsi le capital social requis par la vie démocratique. Comme l’ont souligné les experts de la politique numérique, les réseaux sociaux peuvent favoriser l’hostilité partisane qui érode la confiance envers les institutions (Iyengar & Westwood, 2015). Historiquement, des schémas semblables de polarisation ont ouvert la voie à un recul de la démocratie.

Aujourd’hui, le pluralisme cède la place au populisme. Les dirigeants en quête de pouvoir se positionnent souvent en tribuns du “peuple” s’opposant aux élites présumées et aux ennemis étrangers, discréditant ainsi les institutions même qui sont conçues pour protéger les citoyens (Müller, What Is Populism?, 2016). La rhétorique populiste se nourrit de divisions, déploie une imagerie patriotique ou militaire afin de rallier des partisans et écarter les voix dissidentes. Lorsque les citoyens perdent de vue l’interdépendance qui sous-tend la citoyenneté, le pluralisme est fragilisé et la démocratie risque de se transformer en compétition à saveur identitaire plutôt qu’en une délibération axée sur les ’idées.

La pérennité de la démocratie repose donc sur notre capacité à tolérer les divergences d’opinions. Comme le plaide Peter MacKinnon dans Confronting Illiberalism: A Canadian Perspective (2025), “Nous pouvons nous plaindre d’orateurs dont nous n’apprécions pas le point de vue, des livres que nous trouvons offensants ou encore de personnes que nous ne souhaitons pas côtoyer. Dans notre vie privée, nous sommes libres de nous gouverner en conséquence en ignorant les discours, en évitant les livres et en ne fréquentant que les personnes que nous voulons avoir près de nous. Mais notre vie publique croise celle des autres, et nous n’avons pas le droit d’éviter leur présence ou leurs paroles et comportements légitimes dans les espaces publics. La tolérance envers les droits et libertés des autres est fondamentale pour le libéralisme.”

L’ancien Gouverneur Général David Johnston (2017) a également souligné : “La démocratie exige que les gens se fassent confiance les uns les autres et, surtout, plus particulièrement que la population accorde sa confiance à ses institutions.” (Western News). Cette confiance peut être cultivée par des gestes quotidiens — aider un voisin ou faire du bénévolat par exemple. L’engagement citoyen, sous toutes ses formes, demeure notre meilleure défense face à l’érosion de la confiance en la démocratie.

References

Iyengar, S., & Westwood, S. J. (2015). Fear and Loathing Across Party Lines: New Evidence on Group Polarization. American Journal of Political Science, 59(3), 690–707.

Johnston, D. (2017, March 17). Answer Call for a New Era of Civic Engagement. Western News.

MacKinnon, P. (2025). Confronting Illiberalism: A Canadian Perspective. University of Alberta Press.

Mill, J. S. (1859). On Liberty. London: John W. Parker and Son.

Müller, J.-W. (2016). What Is Populism? Philadelphia: University of Pennsylvania Press.